
Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation : "Nous étudions la possibilité de produire cinq Rafale par mois"
2025-03-23
Auteur: Sophie
Le ministre des Armées a récemment mentionné le besoin d'environ vingt Rafale pour l'Armée de l'Air et d'une dizaine pour la Marine nationale. Qu'en pensez-vous ?
C'est à peu près la direction que nous envisageons. Nous attendons des discussions concrètes avec la direction générale de l'Armement. Pour le moment, il s'agit d'une annonce politique qui pourrait indiquer de futures commandes. Nous prenons cette information très au sérieux, d'autant plus que, depuis quelques années, nous avons déjà augmenté notre capacité de production.
Le défi d'augmenter la cadence de production touche non seulement Dassault, mais aussi les près de 400 entreprises qui travaillent sur le programme Rafale. Dans notre site de Bordeaux, il est primordial que chaque maillon de la chaîne de production soit opérationnel lors de la livraison d'un avion. Cela nécessite une planification méticuleuse, surtout après avoir affronté des problèmes d'approvisionnement à cause de la pandémie de Covid-19. En 2020, nous livrions moins d'un Rafale par mois. Aujourd'hui, nous avons dépassé les deux par mois, avec l'intention d'augmenter encore le rythme. En amont, nous sommes déjà à trois Rafale par mois. Il est crucial que nous parvenions à cette cadence de livraison, et c'est là que résident les difficultés, car nous devons corriger toute anomalie chez nos fournisseurs. Cela reste un défi constant. Cependant, nous prévoyons d'atteindre trois Rafale livrés par mois l'année prochaine et quatre à partir de 2028-29.
Envisagez-vous d'aller encore plus loin ?
Oui, nous avons bien reçu l'appel du président et nous étudions la possibilité de passer à cinq Rafale par mois. Aucune commande concrète n'a encore été passée, mais nous voulons nous préparer au mieux. Avons-nous suffisamment d'espace ? Devons-nous envisager de recruter ? Nos sous-traitants pourront-ils s'adapter ? Les fabricants de moteurs seront-ils en mesure de répondre à cette demande croissante ? Nous avons lancé des études à ce sujet pour anticiper.
Comment les droits de douane américains vous affectent-ils ?
Les taxes sur l’acier et l'aluminium impactent l'ensemble de notre chaîne d'approvisionnement. La Commission européenne envisage des contre-mesures qui nous concernent également, car une partie de nos approvisionnements provient des États-Unis, tout comme une partie de la production de nos avions d'affaires Falcon. Ces droits de douane influenceront non seulement les Français et les Européens, mais aussi les Américains, car le marché est global et aucun pays n'est totalement autonome.
Comment percevez-vous la situation mondiale actuelle ?
Je réalise que, parfois, Dassault prend des décisions avant même que le marché ne les valide. J'ai vécu l'époque où le Rafale était critiqué. Aujourd'hui, il est reconnu pour son excellence et sa polyvalence, ce qui est un gage de fierté pour nous, car il est 100% français. De plus en plus de pays semblent remettre en question leurs choix d'armement en raison de l'incertitude politique, notamment causée par l'imprévisibilité de Donald Trump. Certaines commandes de F-35 sont en attente. Dans ce contexte, le Rafale a-t-il un atout à faire valoir ?
Nous observons cette situation avec prudence. Acheter un avion de combat est un engagement à long terme. Certains pays, comme le Canada, ont mis leur commande en pause. Cela signifie-t-il qu'ils n'achèteront rien ? Je n'en ai pas la certitude. Toutefois, si un pays ayant opté pour le F-35 remet en question son choix, nous sommes prêts à offrir nos services, sous l'autorité du gouvernement français, comme nous l'avons toujours fait.
Avez-vous reçu d'autres demandes, par exemple du Portugal ?
Pour l'instant, non, car c'est encore très récent. Nous devrons attendre les semaines et mois à venir. Néanmoins, nous sommes intéressés à proposer le Rafale au Portugal, un pays membre de l'Union européenne et de l'OTAN. Cela constituerait une relation d'interopérabilité et renforcerait notre coopération.
Concernant l'Inde, la presse évoque une commande imminente ?
Cette commande est en préparation depuis un certain temps. Quand l'Inde sera prête, elle passera sa commande. Je suis confiant, car leurs besoins en matière de défense sont significatifs. De plus, nous pourrions étendre notre chaîne de production en y établissant une ligne de production localement pour répondre aux besoins indiens, ce qui pourrait également bénéficier à notre montée en puissance.
Le ministre de l'Économie a annoncé des mesures pour faciliter le financement de la défense. Pensez-vous que nous avançons dans la bonne direction ?
Il y a une volonté d'indépendance vis-à-vis des fournisseurs américains, ce qui est positif, mais il est également essentiel d'avoir les moyens d'agir. Des obstacles doivent être levés, notamment les normes imposées par la Commission européenne, qui ont pu freiner notre développement. Je soutiens la transition énergétique, mais il est également important de garantir la sécurité nationale et de positionner l'investissement dans la défense comme un investissement responsable.
Enfin, que pensez-vous de l'idée d'une "préférence européenne" en matière d'achat d'équipements militaires ?
Je suis préoccupé, là encore. Bien que peu de monde s'oppose à cette idée aujourd'hui, elle a suscité des réticences auparavant. Si elle se concrétise, j'espère qu'elle s'installera durablement, car c'est une question de bon sens.
Et en ce qui concerne un "Airbus de la défense" ?
Les États-Unis ont plusieurs industriels majeurs comme Lockheed Martin, Boeing, et Raytheon. Cependant, le rêve d'Airbus était initialement de rivaliser avec Boeing, ce qui n'est pas quelque chose que je recommande aujourd'hui. Ce qu'il nous faut, ce n'est pas un acteur européen trop grand pour se coordonner, mais plutôt des industriels compétents. Faisons ainsi l'Europe, mais plutôt une "Europe des compétences".